La coquette ville frontalière d’Extremadura, Olivenza, tantôt espagnole, tantôt portugaise au cours de l’histoire de la peninsule ibérique, célèbre chaque année sa Feria taurine les premiers jours de mars. La climatologie joue un grand rôle sur le déroulement des habituelles novilladas et corridas mais ne décourage nullement les aficionados venus d’Espagne, Portugal et … de France qui ont bravé, cette année encore, la pluie, le vent et le froid attirés par des cartels prometteurs. En ce début de temporada les principales figuras étaient présentes et seule l’absence de Julián López « El Juli » annoncé deux fois, mais forfait à cause de sa blessure de Bogotá du 25 février, non guérie, réduisait l’intérêt de la feria et les jolies arènes ne recueillaient pas l’affluence espérée, surtout après la revente – légale – des billets de la corrida du dimanche après-midi.
Justement à cause de l’inclémence du temps et des problèmes de logistique, les chroniques habituelles se résumeront en un palmarès et relation des faits les plus marquants de cette première feria 2018.
Enrique Ponce et la magie d’un maître.
En tête et au-dessus de tous les acteurs de la corrida du dimanche matin 4 mars et même de toute la feria, on doit placer Enrique Ponce qui, une fois de plus, par la magie de son art, parvenait à mettre tout le monde d’accord devant son deuxième toro de Victoriano del Río en administrant une faena qui ressuscitait un animal terciado, invalide avant et après un picotazo insignifiant («toro impropre à la lidia, le mouchoir vert s’impose», selon mes notes). Malgré les protestations, le maître prenait l’affaire en main: des pauses, des caresses de muleta convaincantes, une gestuelle harmonieuse et technique faisaient oublier les carences physiques du toro qui, miraculeusement aimanté par la muleta, montrait des qualités de charges, « humilié », extrayant de ses entrailles une noblesse et une énergie insoupçonnées.
À la fin de la faena, Enrique Ponce se payait le luxe de ses poncinas réservées aux toros braves et résistants. Un changement de main énorme de temple et d’élégance soulevait le public conquis. Une estocade un peu tombée et les deux oreilles étaient accordées sous les acclamations unanimes. A son premier, le maître de Chiva coupait une oreille pour une jolie faena à un autre victoriano-del-río, celui-ci répétitif dans ses charges. Ce trophée valait pour la démonstration d’un magistère qui paraît n’avoir plus de limites ni comparaison.
Alejandro Talavante, naturel et ses naturelles.
Devant des toros de Garcigrande qui se déplaçaient bien après la mono-pique habituelle et dosée avant de chercher les planches, Alejandro Talavante se promenait littéralement avec aisance, relâché dans ses gestes, même les plus risqués dont une arrucina millémétrique à son premier auquel il coupait une oreille après une courte faena.

La deuxième faena était plus complète avec une entrée en matière par d’excellentes naturelles où le temple et le lié se jouaient des rafales de vent qui pouvaient détourner le toro de la muleta. Le mando et le naturel, caractérisaient les séries des deux mains, surtout la gauche, dans des naturelles, encore, liées, rythmées et élégantes. Du grand Talavante. Les remates, le regard perdu en direction du public, ciselaient cette faena technique et dominatrice avant de mettre à mort avec décision et efficacité. Il coupait deux oreilles. Malgré le vent, Alejandro Talavante n’avait pas négligé son toreo de cape, ce qui était tout à son honneur et une déclaration d’intention pour la suite.
La journée d’Antonio Ferrera.
Par suite de la défection de Julián López « El Juli » le dimanche après-midi, Antonio Ferrera le remplaçait alors qu’il était aussi au cartel le matin. Dans un autre registre, témoin du succès d’Enrique Ponce, et sous le soleil revenu… pas pour longtemps, le torero de Badajoz recevait son premier de Victoriano del Río par de belles véroniques cadencées, accompagnées par un mouvement de ceinture et récidivait après la pique avant de laisser à sa cuadrilla le soin d’assurer le deuxième tiers (il ne plantait les banderilles à aucun de ses toros…)
La faena qui suivait était tout un assortiment de passes exécutées avec goût, bien orientées avec pour finir une série de naturelles marchées vers le toro alliant à la fois maîtrise et grâce. Venaient ensuite d’autres, naturelles aidées (le vent…), et l’improvisation d’un pase circular de la gauche. Deux oreilles étaient fortement demandées et concédées après une estocade un peu en arrière, radicale, le torero recevant un coup de plat de corne au passage. Tout le métier, le pundonor d’Antonio Ferrera éclataient dans le combat, le corps-à-corps, livré, l’après-midi, face à un toro de Victorino Martín de nom «Mojarrillo » de 535 kg. mobile, andarín, imposant le respect et surtout développant une sensation de risque réel que le torero sût affronter avec les armes propres du toreo ancien: esquives, demies passes volées, passes de pitón a pitón avant la mise à mort ternie par une succession de pinchazos et deux avis. Le victorino était allé bravement au cheval pour une seule pique, insuffisante sans doute, assortie de la carioca, il vendait cher sa vie jusqu’à la fin.
C’est donc ce trio de tête qui marquera sans doute cette Feria 2018 avec trois toreros dans la plénitude de leur profession et de leur art. Leur apparente facilité, leur science comblaient d’aise les aficionados et alimentaient évidemment les conversations des aficionados qui ne manquaient pas de faire des comparaisons avec les vedettes montantes ou stagnantes... des dernières cuvées.
Georges Marcillac
Photos: Joao Silva pour aplausos.com
Pour la deuxième corrida de la Feria d’Hiver de Madrid étaient à l’affiche trois novilleros dont une jeune torera, Rocío Romero, de Cordoue, qui faisait son début avec picadors. Le choix des novillos de « El Parralejo » par l’empresa Tauroemoción était des plus judicieux car ce fer – d’origine Jandilla et Fuente Ymbro - jouit d’une réputation certaine malgré ses seuls dix ans d’existence et création de la ganadería. La cordouane avait pour partenaires au cartel Antonio Catalán «Toñete» (2ème au classement 2017 avec 30 novilladas) et Ángel Téllez, une valeur montante avec seulement 16 novilladas piquées à son actif depuis fin mai 2017.
Au 4ème, un novillo suelto que «Toñete» gardait intelligemment dans la cape par delantales et le conduisait suavement, en tanteo, jusqu’au centre de la piste en début de faena. Le novillo s’ «ouvrait» et permettait au novillero de s’exprimer par des passes de joli style, dans une une série de naturelles et trincherilla, et plus près du tercio, avec de nouvelles naturelles liées et doblones avant la mise à mort pour une estocade entière, tombée, qui roulait le novillo. L’oreille était accordée.
La faena débutait à genoux au centre du ruedo pour une charge allègre du novillo qui «protestait» dans la muleta mais, celle-ci tenue basse, maîtrisait cette difficulté. Des naturelles très serrés, on s’en doutait, liées à un farol et passe de poitrine. Une autre série avec la finition par molinete et passe de poitrine. Le tout sans perdre un seul pas, lié dans un mouchoir. Les charges étaient plus courtes et la faena «faite». Les bernadinas étaient exécutées sans broncher, avec une cogida - sans dommage - comme suite à une distraction du … torero. La mise à mort était ratée, assortie d’un avis et sans trophée, sinon une longue ovation. Au 5ème, pour forcer le succès perdu au 2ème , il fallait retenir le novillo, mansurrón, qui recherchait les planches. Ceci nous valait d’applaudir le banderillero Juan Navazo pour une paire al sesgo por fuera, une suerte peu pratiquée mais qui donnait tout son sens à la lidia tant des membres de la cuadrilla que celle du matador ensuite. Un quite par chicuelinas stylisées ultra-serrées confirmait la volonté d’Ángel Téllez de gagner une oreille comme ses compagnons de cartel qui l’avaient précédé. Pour cela il fallait éloigner le novillo de sa querencia. En une série de naturelle y parvenait, une à une, mais bien «templées», suivie d’une autre série de la droite, la muleta collée au museau du novillo jouant à plaisir du poignet. Bonne gestion des terrains et du placement. Une oreille était la récompense après un pinchazo et une estocade entière poussée à fond.
Au 6ème, moins nerveuse, Rocío Romero dessinait de belles passes de tanteo avant de prendre la muleta à gauche pour de bonnes naturelles « templées » et terminait sur la droite, relâchée, se plaisant dans des derechazos courts mais bien données au noble novillo. Tout se gâtait à la mise à mort pour un pinchazo et une infinité de descabellos, sauvée in extremis avant le troisième avis. Malgré cette lacune à l’épée, Rocío Romero partait sous les applaudissements, ayant rempli dignement son accès à la catégorie des matadors de novillos.
La corrida était annoncée comme un hommage à Victorino Martín Garcés, ganadero exemplaire et maintenant historique, décédé en octobre, l’an passé. Après le paseo, une minute de silence était observée et un poème élégiaque dit, (mauvaise sonorisation du «palais» de Vistalegre) à la gloire du brujo de Galapagar (esp : sorcier. Dit par sympathie et admiration pour l’oeuvre d’éleveur accomplie). Une peinture, portrait du créateur de la prestigieuse ganadería, œuvre de Mónica Gimeno, était remise à Victorino Martín Jr. et à sa fille, Pilar.
Il remplissait son contrat en coupant une oreille au 3ème à la suite d’une faena volontaire et vaillante devant un animal qu’il fallait combattre en profitant de ses caractéristiques, pas favorables à des passes artistiques, court dans des charges inachevées par des retours à mi-hauteur que le torero dominait, la muleta toujours en position pour éviter l’accrochage. Faena vibrante appréciée par le public qui portait le torero dans son combat. Une estocade en se jetant sur le garrot, en bonne place. Une oreille amplement méritée. A la cape, il entreprenait ses toros peu enclins à bien suivre le leurre. De la même tonalité était l’attitude d’Emilio de Justo au 6ème, «consentant» les charges d’un toro qui protestait dans la muleta, la tête haute. Une estocade tombée mettait fin à cette faena saluée par une ovation.
Curro sût se mettre à bonne distance sans brusquer un toro pas trop docile - deux coladas à gauche – qui visiblement n’aimait pas les cites rapprochés. Des changements de main, des remates opportuns et brillants et une estocade basse d’effet rapide valaient une oreille largement sollicitée. Applaudissements du toro à l’arrastre. Le président, pas encore rodé à son rôle, faisait sonner précipitamment un changement de tercio alors que le torero estimait nécessaire une deuxième pique. Au 1er, Curro Díaz avait montré des détails de torería pas suffisants pour animer un toro, court de charge, juste de force et bravoure. Pour sa faena et l’estocade desprendida et effective, il recevait une ovation et saluait au tercio.
Un corrida de toros de la ganadería de Guadalmena (origine J.P Domecq via Nuñez del Cuvillo) mettait le point final à la Feria de la Candelaria de Valdemorillo 2018. Comme la veille, La Candelaria était le cadre d’une alternative : celle de Juan Miguel Benito qui, après une assez longue carrière dans les rangs des novilleros, passait à la catégorie supérieure des matadores de toros des mains d’Alberto Lamelas avec pour témoin Miguel de Pablo. Le public de Valdemorillo, renforcé de nombreux aficionados de Madrid et des partisans des deux toreros colmenareños - Juan Miguel est natif de Colmenar de Oreja, et Miguel de Pablo de Colmenar Viejo - pueblos de Madrid - forçait par sa demande l’attribution d’une oreille au toricantano au terme de ses deux faenas. Miguel de Pablo, lui, recevait une oreille du 5ème.
Les premières séries de la droite et de naturelles, rythmées et «templées» étaient du meilleur aloi, malgré un toreo un peu décollé sur la droite, heureusement un peu plus serré sur la gauche. La faena allait a menos, sans la bonne «entente» homme-toro (esp. acoplamiento) du début avec des scories et un mauvais geste tel que celui de jeter épée et muleta dans un desplante saugrenu. Après un pinchazo et une estocade entière, la forte demande du public pour l’oreille était exaucée… Le sixième, le toro le plus lourd du lot - 500 kg. – ne permettait pas de rééditer la même faena pausée du premier car, au contraire, il montrait un style peu agréable, sautant dans les capotazos de réception et donnant des coups de tête dans la muleta. Malgré l’intention de baisser la muleta en début de faena, l’effort était vain mais «Juan Miguel» dominait la situation. Donc une faena avec des hauts et des bas pour conclure par une estocade entière desprendida et trasera. Sonnait un avis lorsque le toro tombait. Une oreille !!

Une semaine s’est écoulée depuis le début de la Feria de Valdemorillo avec la novillada de dimanche dernier et cette fin de semaine, en deuxième partie, sera le tour des corridas de toros avec deux évènements peu habituels : deux alternatives. La première ce samedi, celle de Miguel Ángel León, un torero sévillan, de Gerena, qui prétendait à se faire remarquer en ce début de saison pour sortir pratiquement de l’anonymat et poursuivre une carrière au futur incertain en cette période de pénurie de contrats pour beaucoup de novilleros et de matadors de toros du montón. Son objectif était en partie atteint car il coupait une oreille à chacun de ses toros et aurait dû en recevoir deux à son toro d’alternative. Les toros étaient de Monte La Ermita (origine Torrestrella), de présentation honnête pour une place de 3ème catégorie, sans doute irréguliers de poids - non affichés… - et de comportements divers, du brave premier au manso 6ème, ne tenant pas tous la distance malgré le dosage de la mono-pique, parfois une seule égratignure.
Les passes circulaires inversées confirmaient la qualité du toro qui suivait jusqu’à fin la muleta dans un seul déplacement continu. En conclusion de cette faena méritoire Miguel Ángel León portait une demi-estocade, un peu en arrière, qui suffisait pour que soit demandée l’oreille, accordée par le président qui recevait une bronca pour ne pas répondre à la demande de la deuxième. Le 6ème était un toro important par sa présentation, en poids, hechuras et cornes bien plantées, qui sortait du toril d’un joli galop pour entrer avec fougue dans les premières véroniques, le torero chargeant la suerte et gagnant du terrain à chaque lance. Las, dès le tercio de banderilles, il était évident que le toro prenait goût près des planches et la faena n’était faite que d’une multitude de passes pour retenir le manso dans la muleta, le torero se jetant dans la bataille pour compléter le succès obtenu à son premier. Une demi-estocade perdant la muleta. Un avis… et une oreille était concédée.
«Paulita» tombait sur deux toros, l’un rebrincado – charge irrégulière dans la muleta – l’autre quasiment arrêté, juste pour montrer son métier à défaut du toreo artistique qui est habituellement sa marque. Malgré la difficulté, il toréait à mi-hauteur son premier opposant, construisant une faena sérieuse et technique sans effet sur le public. Il n’y avait rien à faire de notable avec le 4ème, court de charge et sans jus. Brièveté et habileté avec l’épée.






